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Exemple de maljournalisme sur la Suède : le logement en Suède selon Rue89

Je suis récemment tombé sur cet article de Rue89 sur la situation du logement locatif en Suède. C'est pour moi un exemple frappant de maljournalisme, et un article qui me conforte dans l'idée que les rédactions françaises devraient vraiment faire appel à des spécialistes - ou à tout le moins des gens compétents - des pays nordiques (genre votre serviteur, hein, à tout hasard), plutôt que d'écrire n'importe quoi.

Cet article n'a pas été écrit par un journaliste, mais il a été validé par la rédaction de Rue89. Il est d'une médiocrité telle qu'il est difficile de tout relever. Le sujet est pourtant intéressant : le modèle social suédois, nous dit-on, et la situation du parc locatif en Suède - qui est effectivement délicate, surtout dans certaines grandes villes.

Pour mieux comprendre le fonctionnement, il faut commencer par faire ce que l'auteur de l'article n'a pas fait : expliquer un peu, même schématiquement, comment fonctionne le système locatif en Suède.

Il faut bien comprendre qu'en Suède, la quasi-totalité des appartements à louer "en première main" ne vient pas des particuliers mais d'entreprises publiques ou privées. Le logement locatif de particulier à particulier concerne quasi-exclusivement la sous-location. Les principaux bailleurs sont d'ailleurs publics : il s'agit en général de la municipalité où se trouve l'appartement. Les sociétés appartenant aux grandes villes suédoises sont les principaux bailleurs en Suède, avec la ville de Stockholm comme plus grand bailleur du pays.

Pour obtenir un logement en location, le français moyen pourrait s'imaginer faire comme en France avec une agence immobilière traditionnelle : arriver avec ses bulletins de salaire sous le bras et dire "Bonjour, qu'est-ce que vous pouvez me louer de beau ?" - mais en Suède, ça n'est pas comme ça que ça marche. En Suède, à la place, vous allez voir l'agence dédiée au logement de votre municipalité et vous vous inscrivez. A partir de là, vous entrez dans un système de points et d'enchères. Vous engrangez des points petit à petit (en général un point par jour) et lorsque des logements sont disponibles, chacun peut postuler pour obtenir ce logement : celui des postulants qui avait le plus de points emporte le contrat de location. Il existe quelques "passe-droits" qui permettent de gagner des points plus vite (par exemple avoir des enfants à charge peut apporter beaucoup de points), mais globalement, le système est celui-ci : plus vous attendez, plus vous avez de chances d'emporter l'enchère. A noter qu'il peut exister des queues spécifiques pour les logements étudiants par exemple. Dans certaines villes, cela n'a aucune importance : il y a bien assez de logements et l'on obtient très vite le nombre de points nécessaires pour en obtenir un. Dans d'autres où le nombre de logements est insuffisant, cela génère une attente qui peut être longue, et il faut savoir prendre son mal en patience. Tel est le cas de la ville de notre internaute, Uppsala, sans doute l'une des villes sinon la ville la plus saturée de toute la Suède.

 

Ce système a des avantages et des inconvéniants.
Au titre des avantages, il répond particulièrement bien à l'objectif d'égalité qui est une valeur essentielle de la société suédoise, encore aujourd'hui, puisque chacun part avec les mêmes chances, que ceux qui attendent depuis le plus longtemps sont prioritaires, et que le fait de gagner beaucoup d'argent ne donne pas tellement d'avantage sur celui qui ne gagne pas grand chose (il faut quand-même gagner assez pour pouvoir payer le loyer du logement pour lequel on enchérit). Au final, c'est un système assez proche du logement social français, mais généralisé aux classes moyennes, voire aisées (en tout cas celles qui ne sont pas propriétaires).
Au rang des inconvéniants, bien-sûr, il y a le fait que ce système soit très défavorable à quelqu'un qui débarque juste... et donc notamment aux étrangers (j'en ai moi-même fait les frais). De plus, les queues peuvent parfois être très longues, dans les villes où le parc locatif est insuffisant. C'est un mal pour un bien, ou un bien pour un mal : en France, lorsque le parc locatif est insuffisant, c'est celui qui est prêt à sortir le plus d'argent qui a un logement. En Suède, c'est le plus patient. Au bout du compte, le résultat est le même : un gagnant et pas mal de déçus. C'est seulement que les critères qui désignent le gagnant changent. En attendant, il y a la sous-location mais - et c'est le seul point effectivement pertinent de l'article - le principal inconvéniant de celle-ci est que les baux sont souvent de courte durée (et que les droits du sous-locataire sont assez limités). Il existe aussi des bailleurs privés qui ne fonctionnent pas par un système de queue, mais là encore les étrangers en sont souvent exclus pour des tas de raisons (l'absence de numéro de sécurité sociale suédois étant la principale - sans ce numéro, en Suède, vous n'existez pas).

 

Notre internaute - avec la bénédiction de Rue89 - remet en cause tout un modèle social parce que lui n'a pas été avantagé dans ce système, dans une des villes où le marché locatif est le plus atteint de pénurie de tout le Royaume (car il faut clairement redire qu'Uppsala n'est pas représentatif de la Suède : c'est une ville particulièrement ultra-saturée). C'est un peu court... tout comme sa façon de se plaindre de son logement de 20m² non-meublé et sans douche personnelle... le jeune homme n'a apparemment jamais visité une chambre de bonne parisienne, ou une chambre de résidence étudiante en France. Les conditions seront à peu près identiques, sauf que pour le même prix, ça n'est pas de 20m² dont il bénéficierait en France, mais de 9m². S'il était étranger et qu'il débarquait en France, il s'apercevrait également qu'obtenir un logement décent, là tout de suite, en envoyant des mails en anglais aux particuliers qui ont un logement à louer, n'est pas non-plus la garantie d'obtenir un logement en 24 heures.

 

Alors oui, la situation pour un étranger qui débarque en Suède est particulièrement délicate point de vue logement. Mais c'est un épiphénomène. Il va de soi qu'un système social et locatif est conçu d'abord pour la majorité de gens ayant un parcours "normal" (suédois, demandeurs d'asile, personnes recrutées par une entreprise - qui se charge généralement de le loger, etc.) De fait, le défaut inhérent à tout système un tant soit peu planifié, c'est que ceux qui n'entrent pas dans les clous s'en trouvent un peu exclu. Le système n'a pas été pensé pour les jeunes post-doc qui débarquent d'un pays étranger et à qui l'université ne fournit pas de logement étudiant. C'est moche pour l'auteur de l'article, mais ça fait un peu léger pour dire que le système est merdique.

 

On pourrait continuer longuement à critiquer cet article... le laius sur la "situation aisée" qui devrait lui garantir un logement (clairement, ça n'est pas la mentalité en Suède, désolé vieux, essaye les US la prochaîne fois), le fait qu'il soit difficile d'obtenir quelque chose en centre-ville dans une ville universitaire ultra-saturée (non sans déconner ? c'est plus facile la banlieue que le centre-ville ? Scandale !!), l'horreur de devoir renoncer à ses "critères de sélection" (heu bah oui... dans une ville archi-saturée, quand on débarque; qu'on est étranger et qu'on a besoin d'un logement là tout de suite, on est souvent obligé de renoncer au 50m² meublé dans un beau quartier du centre-ville avec balcon, en France aussi hein...), et le délire sur les "émeutiers de Stockholm" (non ils n'ont pas de galères de logement: la plupart sont logés depuis toujours par la municipalité pour une bouchée de pain, dans des logements certes pas très beau mais tout à fait décents et salubres)...

 

Mais au final, on sent bien que la rancoeur de ce garçon, ce qui lui fait dire que la Suède n'est pas un modèle social, tient en un principe simple : il est scandalisé de voir que dans ce pays, sa situation sociale aisée (CSP+) ne lui donne aucun avantage sur les autres et que sur le logement, il n'a aucun passe-droit par rapport à un pauvre, ce qu'il vit comme une injustice.

Ce qu'il n'a pas compris, c'est que c'est précisément ça, le principe du modèle social suédois. Les gens sont égaux. Et lorsqu'il y a un problème (telle qu'une insuffisance de logements), on l'affronte à armes égales qu'on soit riche ou pauvre.
On peut adhérer ou pas à cette idée, mais elle est le coeur de la culture et du modèle social suédois. Ceux qui préfèrent le modèle libéral ont toute lattitude pour renoncer à vivre en Suède et essayer le Royaume-Uni à la place.